vendredi 13 mars 2009

L'usine à cerveaux

L'usine à cerveaux (脳髄工場) est le titre de la première nouvelle fantastique d’un recueil publié en 2006 dans la collection Horreur de poche Kadokawa (角川ホラー文庫). Nous avons déjà rencontré l'auteur, Kobayashi Yasumi (小林小林 泰三 sur Jets d'encre du Japon, dans le billet consacré à la nouvelle Le réparateur de jouets, sans toutefois vraiment le présenter.

Né en 1962 à Kyoto, Kobayashi a fait des études universitaires supérieures en génie à l’Université d’Osaka. En 1995, il s'est fait connaître des lecteurs japonais en remportant les honneurs pour la deuxième édition du Grand Prix de la littérature d’horreur Kadokawa, catégorie Nouvelles, avec « Le réparateur de jouets ». Il a par la suite publié de nombreux textes de littérature fantastique et de science-fiction, dont un grand nombre sont publiés par la maison d’édition Kadokawa. Dans ses nouvelles, Kobayashi déploie avec adresse un style narratif où cohabitent souvent le grotesque et l’humour, accompagnés par moments de réflexions sur des questions d’éthique.

Tout en poursuivant sa carrière d'écrivain Jeunesse, Kobayashi travaille pour la firme Sanyo Denki, où il est chargé du développement de nouveaux dispositifs de communication mobiles.


Le recueil de nouvelles
Il regroupe onze nouvelles, dont une seule a été traduite à ma connaissance : C市 (traduite en anglais sous le nom C-City dans ce recueil de nouvelles fantastiques). La nouvelle qui m'intéresse toutefois principalement ici est celle qui a donné son nom au recueil, L’usine à cerveaux (pages 8 à 91).

L'usine à cerveaux
Afin d’enrayer la criminalité sous toutes ses formes, a été développé un cerveau artificiel qui s’implante dans l’encéphale pour contrôler les émotions. D’abord réservé aux criminels, ce cerveau artificiel présente de tels avantages pour la stabilité sociale et la fluidité des relations humaines que son implantation se généralise bientôt à l’ensemble de la population. Quelques individus s’y opposent toutefois, car ils craignent de perdre leur liberté de pensée. Parmi eux figure le personnage principal, un jeune garçon dont les déboires et malheurs, racontés par moments avec humour, le mènent finalement au cœur d’une étrange usine où deux vieilles femmes, Programma et Débogua, semblent avoir pris en main le contrôle de la destinée humaine via les cerveaux artificiels.
Comme dans plusieurs de ses nouvelles, Kobayashi ne donne pas de nom à ses personnages et ne précise pas l'emplacement de la scène, sinon par de vagues allusions qui peuvent parfois rappeler le Japon actuel ou évoquer un Japon à venir. Mais dans un cas comme dans l'autre l'action pourrait tout aussi bien se transporter en Occident sans avoir à subir la moindre modification. Le texte, d'ailleurs, ne présente que très rarement des difficultés insurmontables pour la traduction, et quand il le fait il s’agit davantage de difficultés « purement linguistiques » (par exemple, des onomatopées inexprimables en français) que de problèmes de traduction engendrés par d’infranchissables barrières sociales ou culturelles. Bref, à part Programma et Débogua, les protagonistes n'ont pas de nom dans L'usine à cerveaux. Le personnage principal est appelé le garçon, et les principaux personnages qui le côtoient au fil de l'histoire ont pour noms le père, la mère, l'ami, la jeune fille, le poseur de cerveaux et l'idiot.

Extraits

C’était une pièce métallique de forme irrégulière, grosse comme le poing, jaillissant de la tête entre le sommet du crâne et la tempe. L’objet s’élargissait à mesure qu’il s’éloignait de la peau du crâne, pour se terminer avec quelques cadrans en forme d’engrenages. Ces cadrans, qui émettaient des clignotements intermittents de sept couleurs, tournaient, s’arrêtaient, puis repartaient de plus belle à des vitesses variables.

(...)

En se généralisant, le cerveau artificiel entraîna la disparition des déviants et donna naissance à une société où régnaient l’ordre et la paix. Comme il ne restait qu’un nombre extrêmement réduit de déviants, les moindres petits actes de déviation par rapport à la norme devinrent frappants. Les adultes qui essayaient de payer sans faire la queue au supermarché, les élèves qui étaient dans la lune au lieu d’écouter le professeur, les petits enfants qui coloriaient le soleil en jaune plutôt qu’en rouge, tous étaient considérés comme souffrant d’un léger déséquilibre cérébral et se voyaient implanter un cerveau artificiel.

(...)

De leur côté, les parents se mirent à bien observer leurs enfants : par rapport à la moyenne, commençaient-ils à parler trop tôt, ou trop tard ? Marchaient-ils trop tôt, ou trop tard ? Dans un cas comme dans l’autre, les parents soupçonnaient un déséquilibre des circuits dans le cerveau de l’enfant et faisaient aussitôt une demande d’implantation. De nos jours, la plupart des parents ne se donnent même plus la peine d’observer leurs enfants, préférant faire procéder à l’implantation immédiatement après la naissance. Le cerveau artificiel est devenu tellement commun que lorsque l’on emploie seulement le mot cerveau, il désigne en fait le cerveau artificiel.

(...)

— Je me dis toujours que, dans la vie de tous les jours, la mise à jour du cerveau est probablement l’expérience qui se rapproche le plus de la mort, dit le poseur de cerveaux comme s’il se parlait à lui-même. Par contre, comme je suis poseur de cerveaux, je ne vivrai sans doute jamais cette expérience.
— Vous ne vous ferez pas poser de cerveau quand vous aurez atteint l’âge de la retraite ?
— Tu sais, mon garçon, à force d’assister à ça tous les jours, ça m’a comme qui dirait enlevé l’envie...



Le deuxième texte qui, selon moi, vaut vraiment le détour dans ce recueil de 312 pages a pour nom 綺麗な子 (Belle enfant). Dans cette nouvelle fantastique futuriste, l’auteur décrit une société d’abondance et très avancée en matière d’intelligence artificielle, où les animaux robots (d’abord des chiens et des chats, puis ensuite toutes sortes de bêtes et de créatures imaginaires du folklore japonais) supplantent graduellement les véritables animaux domestiques, et où la pénible période de grossesse est épargnée aux femmes en confiant la gestation du fœtus humain à des truies.
Le succès commercial rencontré par les animaux robots incite bientôt les fabricants à mettre aussi sur le marché des bébés et des enfants robots. Ceux-ci se vendent alors si bien que la société — qui n’est pas sans rappeler le Japon actuel aux prises avec le vieillissement de sa population — ne se compose bientôt plus que de vieillards humains et de jeunes robots. La belle enfant est l’un de ces robots, mais les concepteurs ont oublié un petit détail quand ils l’ont programmée...

Extrait

— Mais c’est un meurtre, non ?
— Non, maintenant c’est légal jusqu’à l’âge de sept ans. Et c’est tout à fait normal, quand on y réfléchit. Neuf mois de grossesse, c’est bien trop court pour prendre une décision aussi importante que celle d’élever ou non un enfant. Et la procédure est très simple : il suffit d’amener l’enfant au service de santé publique et de dire qu’on n’en veut plus.


Finalement, il faut mentionner la très courte nouvelle qui s’intitule 停留所 (L'arrêt d'autobus). Dans ce court texte en forme de clin d’oeil fantastique, un homme monte sans le savoir dans un autobus fantôme où il entend des histoires d’horreur racontées par des enfants assis derrière lui. Il écoute ces histoires de meurtre et d’épouvante d’une oreille distraite, sans se douter que la dernière l’impliquera personnellement et que sa vie se jouera au moment précis où il descendra de l’autobus, au prochain arrêt.

Extrait


Puis, alors que Kishita l’accompagnait en rechignant, l’amie lui lança qu’il fallait appeler la police.
— Il y a un homme sous ton lit !
Lorsque les policiers pénétrèrent dans la chambre, l’homme n’y était plus mais ils trouvèrent sous le lit des résidus de nourriture et des vieux journaux qui semblaient indiquer qu’il avait habité là pendant des mois.


*****
J’espère que ces quelques extraits vous ont plu. Tout comme j’espère que la présentation de courts extraits sur ce blog ne constitue pas une violation des droits d’auteur !

Côté lectures en français, j’ai découvert un très beau roman par le biais d’un blog québécois, Soleil d’encrier. L’auteure — on féminise au Québec — a pour nom Julie Gravel-Richard et se spécialise dans la littérature grecque et latine. D’où son très beau roman Enthéos, que j’ai dévoré en quelques heures. Comme le dit Julie la vérité est dans l’œil de celui qui regarde, alors j’ose : Enthéos est un roman où on parle d’amour, de religion et de mythologie, de vie et de mort, un peu du monde universitaire québécois, et par-dessus tout de la curiosité intellectuelle et de la soif de vivre. Un roman souvent triste qu'on referme toutefois avec un sourire pensif...

2 commentaires:

Danaée a dit…

C'est vraiment fabuleux le destin que peut vivre un livre, une fois qu'il nous a échappé! Que mon livre soit parvenu jusqu'au Japon, commenté maintenant en ces lignes, c'est une belle expérience pour une auteure!

Merci!

Alain Côté a dit…

Il méritait bien de faire le voyage, croyez-moi ;-)