samedi 7 février 2009

流星ワゴン


38 ans. C'est l'âge que j'avais la première fois que j'ai lu un roman de Shigematsu Kiyoshi (重松清), intitulé 定年ゴジラ. Je m'en souviens parce que l'auteur avait lui aussi 38 ans, et que je retrouvais dans son écriture des manières de voir et de sentir — en dépit de l'abîme culturel entre lui, célèbre auteur japonais, et moi, lecteur étranger inconnu — qui faisaient vibrer en moi des cordes très sensibles. J'ai ensuite lu pas mal de romans du même auteur, puis, lassé, suis allé voir ailleurs, pour finalement basculer du côté des nouvelles et romans fantastiques qui ont donné naissance à ce blog.

Sept ans plus tard, au hasard d'une lecture sur un site quelconque, je suis tombé de nouveau sur Shigematsu, avec son roman intitulé 流星ワゴン (La fourgonnette météore). Dans ce roman publié en 2005, l'auteur nous offre, au-delà d'un voyage dans le temps à bord d'une fourgonnette rouge vin sur toile de fond fantastique, une réflexion profonde sur les relations père-fils dans le Japon contemporain. On retrouve, au fil des quelque 460 pages de ce roman, nombre de thèmes chers à Shigematsu, à savoir : la description de la réalité quotidienne japonaise, telle que perçue par un homme d'âge mûr, sur les vecteurs récurrents de sa prose que sont la famille, la vie de couple, l'enfance et l'école en déroute dans le Japon urbain actuel.

Le récit s'articule autour de trois relations père-fils. La première, entre le personnage principal, Nagata Kazuo (永田一雄... 38 ans) et son fils Hiroki (広樹, 12 ans). La deuxième, entre ce même Kazuo et son propre père (63 ans), sur le point de mourir à l'hôpital en raison d'un cancer en phase terminale. Et la troisième, entre Kenta (健太, 8 ans) et son père, Monsieur Hashimoto (橋本さん), tous deux décédés cinq ans plus tôt dans un accident de la route, et qui roulent depuis lors dans une fourgonnette qui traverse à toute allure le temps, pour déposer ses passagers (en l'occurrence Kazuo) à divers points tournants de leur vie.

Assommé, abattu, terrassé par les événements récents de sa vie (il a perdu son emploi, sa femme demande le divorce et son fils s'enlise dans la violence et le refus d'aller à l'école), Kazuo jette finalement l'éponge, assis sur un banc devant une gare, une bouteille de whisky à la main, se disant que la mort peut bien venir le chercher, que ça lui est égal. Il remarque alors une fourgonnette couleur rouge vin, d'où un jeune garçon — Kenta — l'invite à monter. Cette fourgonnette lui fera faire un voyage dans son passé récent, s'arrêtant aux points tournants de sa vie familiale, à cette différence près que Kazuo y fera aussi la rencontre, improbable et déconcertante, de son propre père... âgé lui aussi de 38 ans. Ce père, qui n'en a plus que pour quatre ou cinq jours à vivre, et pour lequel Kazuo éprouve une haine profonde depuis l'enfance...

Le trajet que parcourt la fourgonnette météore se trouve-t-il à la frontière des réincarnations ? C'est du moins ce que croit Monsieur Hashimoto, ex-chauffeur du dimanche d'une maladresse difficile à surpasser, et père de Kenta. Père qui souhaite plus que tout au monde que Kenta accepte enfin sa mort précoce et veuille bien descendre de la fourgonnette, pour aller se réincarner, espère-t-il, dans une vie plus heureuse.

L'aspect fantaisiste ou, si on veut, la couche fantastique du récit s'arrête à peu près là. Le reste se déploie dans une narration très réaliste des problèmes actuels de l'Homo Japonicus contemporain, sous une plume aux jets introspectifs si justes qu'ils peuvent ébranler et émouvoir plus d'une fois le plus insensible des lecteurs qui, en tant que père ou fils, se sentira directement concerné même s’il n'a pas 38 ans.